LEERS HISTORIQUE

Itinéraire d'une commune coupée en deux


La division du territoire de Leers en deux entités, l’une française avec Leers et l’autre, Leers-Nord, d’abord autrichienne puis finalement belge, remonte à la fin du XVIIIe siècle.

Leers n’est pas un cas isolé. Des villes séparées par une frontière, nous en connaissons tous. À Leers, il ne fut pas question de mur ou de barbelés, mais tout simplement d’offrir en 1779, la moitié de son territoire (56%), aux Pays-Bas autrichiens, en échange de Maulde entre Tournai et St-Amand.

La ferme de la Motterie à Leers-Nord. Son propriétaire, Antoine Dubus était un fervent supporter de la scission en 1779.

Sous le règne de Louis XV, nombre de villages de, la châtellenie de Lille était des d’enclaves étrangères. Lezennes par exemple, appartenait pour 72% de son territoire au Tournaisis. À Templeuve (Belgique), les terres étaient tellement mélangées « qu’on ne saurait faire quatre pas sans emprunter terre étrangère » indiquait un mémoire en 1750. Si la situation avait perduré, nous aurions des morceaux de Belgique enclavés dans Leers, Toufflers, Sailly ou Lys. La frontière présentait donc un tracé plutôt tortueux !

Sur les 492 bonniers (1,4 hectare) que contenait Leers 124 (25%) relevaient du Tournaisis et 368 (75%) de la châtellenie. L'enclave du Tournaisis à Leers comprenait en particulier le comté de la Motterie, le château de Bretagne, l’église et son presbytère, ainsi qu’un certain nombre de débits de boisson du côté de la Place : une source de problèmes dans le village. Ainsi en 1750, un cabaretier-brasseur installé sur Leers-Tournaisis, se plaignait auprès de l’intendant à Lille, des procès-verbaux dont il était l'objet quand il voulait vendre ses denrées dans les villes de la châtellenie de Lille ou quand il en rapportait des grains pour brasser. Jusque là, disait-il, il pouvait commencer librement dans les marchés des environs, mais à présent, on était plus rigide. Il faudra encore vingt ans pour tout régler.

Les contestations et la Convention de 1769

Depuis la conquête de la Flandre wallonne par Louis XIV en 1667-68, la frontière, de la Iys à l'Escaut, avait a peu près acquis son tracé actuel sauf pour les enclaves et pour des territoires contestés près de Mortagne.

A partir de 1 737, l’Autriche soucieuse d’apaiser les différends avec la France, approcha le bailliage du Tournaisis afin d'établir la liste des enclaves en vue d’un échange. Selon les projets, Leers et Toufflers devenaient autrichiens, Néchin et Templeuve, français.

Après quelques tâtonnements, c’est le bon sens qui prévalut dans l’échange : chacune des deux dominations s’appropriait les enclaves situées sur son territoire et les villages frontières qui avaient plus de terres en Tournaisis que dans la châtellenie de Lille, passaient entièrement sous domination autrichienne et vice- versa. La première convention des Limites fut signée à Versailles le 16 mai 1769. Leers était donné à la France et les 374 habitants de Leers-Tournaisis, dont le curé, devenaient sujets du roi.

Durant les dix années qui suivirent, Leers vécut sous le régime français au même titre que Lys-lez-Iannoy et Toufflers dont les enclaves avaient aussi été cédées à la France. Mais dès janvier 1770, des voix vont s'élever au sujet de la portion de la route Tournai-Menin qui traversait Leers sur quelques centaines de pieds au lieu-dit Belva près du comté de la Motterie, à l’extrémité est du village. Plusieurs lettres dont celle des échevins de Courtrai pour les habitants des environs de Mouscron, ainsi que celle des notables d’Estaimpuis vont interpeller le commissaire tournaisien à ce sujet.

La route Tournai-Menin à Leers et la Convent ion de 1779

Après la convention de 1769, un différend subsistait du côté de la Mortagne. La France n’était pas entièrement satisfaite dans ses demandes : il lui manquait Maulde, sur la rive gauche de l’Escaut en aval du confluent avec la Scarpe, ce qui déterminera de nouvelles négociations entre la France et l'Autriche.

 

Les protestations des usagers de la route Tournai-Menin devaient ainsi trouver une oreille favorable très rapidement, car il fallait trouver à dédommager l’Autriche pour la cession éventuelle de Maulde, soit 276 bonniers. Aussi, faute de trouver d’autres terres à échanger les négociateurs se résolurent donc, à les prendre sur Leers.

Cette cession semblait ravir les Tournaisiens. Un des représentants du Tournaisis écrivait d’ailleurs en mai 1770 : « Les 276 bonniers du village de Leers à prendre le chemin de Tournai a Menin, sont de très bonnes terres et nous procurent la liberté de ce chemin qui était coupé dans un espace de quelques centaines de pieds pour la seigneurie de la Motterie ». La nouvelle convention fut signée le 18 novembre 1779 à Bruxelles. Début juin 1780, les leersois furent convoqués à l’église pour entendre lecture de la Convention. Le commissaire du roi déclara qu’il remettait l’entière souveraineté des 276 bonniers de Leers à l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Tout le monde se dirigea ensuite sur le chemin de Belva pour signifier à tous les habitants du comté que le commissaire les défiait de leur serment de fidélité au roi. Il semble que cette cession satisfaisait du moins un leersois : le bailli de la Motterie, Antoine Dubus. Une lettre d’un certain M. Douez disait à son sujet qu’il était « … partisan de la fraude dont il tire avantage pour lui- même, insistant pour que le partage... ait son exécution ; sans doute parce qu’il sera lui même plus près de la frontière... »

La route à l'origine de la division vue avant le Pont d'Hermonpont à Leers-Nord (route Estaimpuis-Estainbourg) ancienne route Menin-Tournai

Restait à mesurer la partie de Leers à l’ouest de la route Tournai-Menin. Ce travail d’arpentage devait prend plusieurs mois...

Lors de cette réunion de juin 1780, les Leersois qui croyaient que tout était réglé avec la perte du comté de la Motterie, découvraient qu’il y avait en tout 276 bonniers cédés à l’Autriche. Le mécontentement était d’autant plus grand que les commissaires s’étaient trompés sur la superficie du comté qu’ils pensaient être de 220 bonniers alors qu’il n’en contenait que 41 ! L’erreur étant considérable, et comprenant alors que leur communauté allait être coupée en deux, plusieurs fermiers de Leers rédigèrent fin juin 1780, une lettre de réclamation au commissaire du roi, plaidant pour l’intégralité du village.

« Remontrent très humblement, les manants et habitants du village de Leers, châtellenie de Lille, disant que le projet de réunion d’une partie de leur village sous la domination autrichienne, ne peut s’exécuter sans leur causer un intérêt notable et un très grand préjudice... »

En octobre 1780, un certain M. Douez prévenu par le receveur des impôts à Lannoy, écrivait lui aussi une lettre de protestation contre le « démembrement » de Leers dont la nouvelle frontière serait « ... à une portée de fusil des portes de la ville de Lannoy... » Mais toutes ces protestations arrivaient trop tard.

Le retour des commissaires

Les mêmes commissaires revinrent donc à Leers fin décembre 1780 pour constater que le Comté de la Motterie représentant 41 bonniers, le surplus mesuré par les arpenteurs était de 235 bonniers. La frontière s’étendait du Nord au Sud entre l’Espierre et Néchin en prenant comme première borne, la planche de la Haverie près de la ferme d’Avril et comme dernière borne, l’entrée de Néchin, « au bord du sentier conduisant de Leers vers Tournai ». Comme en juin, tous les habitants concernés furent invités à prêter serment de fidélité au nouvel empereur d’Autriche, Joseph II. Dans l’ensemble, la cession des 276 bonniers concernait 77 familles.

Les modalités pratiques de la séparation se mirent très lentement en place. Leers n’avait qu’une seule église, située dans la partie française. Les cérémonies comme les baptêmes, mariages et décès continuèrent d’être célébrés dans l’église St-Vaast mais le curé dut tenir à partir de janvier 1782, un registre séparé pour les habitants de la partie autrichienne qui prirent comme nom de village, Leers-Nord bien que la commune soit située plus à l’Est qu’au Nord de Leers-France. Sans doute Leers-Est sonnait-il mal aux oreilles... En tout état de cause les Leersois autrichiens apportaient leurs morts à l’église de L.eers-France par un chemin dit Chemin des morts, dont le tracé est aujourd’hui conservé par les rues Gambetta et Aurèle Guénart en partie. Il faudra attendre 1828 pour que Leers-Nord ait sa propre église, dédiée elle aussi, à St-Vaast...

Au début des années 1790, avec l’entrée des armées révolutionnaires dans les Pays-Bas autrichiens, Leers-N ord redevint française, comme commune du nouveau département de Jemmapes jusqu’en 1814. Bizarrement, il ne semble pas que les Ieersois de l’époque se soient déclarés en faveur d’une réunification au village.

Du côté de la frontière, rien n’était encore matérialisé. Il faudra attendre la Restauration pour que 14 bornes de fonte soient plantées. En l’absence d’obstacles naturels, les géomètres se servirent des limites de champs tels que les haies et les fossés.

Le tracé était donc matérialisé près de 40 ans après la signature de la Convention de 1779. Mais il restait des points de détail à fixer qui vont déterminer la signature d’un troisième Traité...

Le traité de Courtrai de 1820

Un nouveau traité des Limites fut signé à Courtrai en mars 1820. Il s’agissait de rectifier le tracé, en cédant à Néchin, trois pièces de terres entre le Chemin Vert et le rieu de Gibraltar.Il avait fallu presqu’un siècle pour fixer durablement la frontière à Leers.. Dans les années qui suivirent, les postes frontières se mirent en place.

En définitive, la France avait cédé la moitié de Leers pour s’assurer la maitrise complète du confluent de la Scarpe et de l’Escaut, en obtenant Maulde. Il reste que l’on peut s’interroger sur l’utilité de céder 276 bonniers à Leers quand les 41 du comté de la Motterie auraient suffi amplement à satisfaire le passage des usagers de la route. En 1779, les Tournaisiens auraient pu exiger que la nouvelle excroissance territoriale formée par la cession de Flines à la France soit moins défavorable aux habitants de Wiers (rétrocédé au Tournaisis), qui se trouvaient alors enclavés. En un mot, n’aurait-on pas pu trouver 235 bonniers à céder de ce côté ? Sans doute.

En 1977, la commune de Leers-Nord fut absorbée au sein de l’entité communale d’Estaimpuis, regroupant aussi Saint-Leger, Evregnies, Bailleul, Néchin et Estaimbourg.

Plus de deux cents ans après cet événement, les Leersois des deux côtés de la frontière ont marqué le souvenir de cet épisode en organisant les 12, 13 et 14 septembre 1986 un jumelage entre Leers-France et l’entité d’Estaimpuis. Plusieurs manifest ations (exposition, spectacle, rencontres sportives et feu d’artifice) célébrèrent l’événement. La charte du jumelage fut signée le 14 septembre sur la frontière des deux Leers, par M. Lucien Demonchaux, maire de Leers et M. Patrick Van Honacker, bourgmestre d’Estaimpuis : une manière de renouer des liens que la raison des Etats avait arbitrairement interrompus.

Depuis, chaque année, les fêtes du jumelage sont l’occasion de nombreuses rencontres avec entre autres, concours de cartes, de pêche au canal, tournoi de pétanque, marché aux puces à la frontière, peintre dans la rue et messe célébrée une année à Leers et l’autre à Leers-Nord